(c) LouiseD Paris
Bavardage

Oui, non, peut-être

Oui, j’ai eu envie d’écouter les conseils de mon mari et d’écrire ce que je ressens depuis vendredi soir.

Non, je n’arriverais pas à trouver les mots justes.

Oui, je me sens un peu narcissique, auto-centrée en publiant ce texte ici. Car en fait, ça concerne qui ce que je peux ressentir ? Qui en a quelque chose à faire de ma petite réalité ?

Oui, ça a été dur et violent de vivre ces terribles attentats loin de chez soi, de mes proches, de ma ville, de mon quartier (avant de quitter Paris, j’habitais le 10e).

Oui, j’ai eu très très peur et les jambes coupées quand j’ai lu les mots « fusillades », « petit cambodge », « Bataclan »… vendredi soir à la fin d’un dîner avec des amies.

Non, je n’ai perdu personne, directement.

Oui, j’ai l’impression de vivre un vrai deuil comme si j’avais perdu d’un coup presque toute ma famille.

Oui, mon mur Facebook s’est couvert d’avis de décès et de recherches d’amis d’amis tout le week-end dernier et oui, j’ai eu l’angoisse d’apprendre une mauvaise nouvelle pendant 3 jours.

Oui, j’ai pleuré de tristesse et non de rage comme en janvier après Charlie.

Oui, je me suis sentie atteinte dans ma chair et moins dans mes valeurs.

Oui, mon frère M. va de temps en temps au Carillon. Oui, ma cousine C. déjeune trois par semaine à la Belle équipe parce que c’est à deux pas du boulot. Oui, mon amie F. va de temps à autre au Petit Cambodge parce que vraiment, les bo bun y sont pas mal. Oui, ma copine L. se rend au Bataclan parce qu’elle est fan de rock. Oui, tous auraient pu être au mauvais endroit au mauvais moment. Et puis ?

Oui, je peux pas m’empêcher de me dire que j’ai eu de la chance et pourtant…

Oui, j’ai pleuré quand une amie m’a appris le décès de sa maman lundi matin parce qu’elle était malade depuis longtemps et je n’ai pas su quoi lui répondre quand elle m’a demandé : « comment on vit sans maman? ».

Oui, j’ai fait des rêves où on me tire dessus depuis vendredi, mais j’ai rêvé de mon mariage aussi.

Oui, j’ai eu l’impression que c’est moi, c’est nous, mon milieu social, jeune, bobo, festif, créatif, ce que je représente, ce que je suis, qu’on a voulu toucher, qu’on a voulu tuer.

Oui, ça m’a fait un drôle d’effet de me dire : « On a voulu me tuer en fait. Mais pourquoi on veut me tuer ? Qu’est-ce que j’ai fait ? ».

Oui, j’ai eu envie de re-déménager à Paris ce week-end pour que plus jamais un truc pareil ne se passe sans que je sois là.

Oui, c’est complètement con.

Non, je ne comprendrais jamais les vraies raisons rationnelles et sensées qui poussent ces gens-là à faire ce qu’ils ont fait vendredi.

Oui, j’ai eu des envies de meurtres.

Oui, hier toute la journée, j’ai ri à chaque blague ou image drôle postée sur Facebook, nerveusement, avec une pointe d’hystérie. Mais qu’est-ce que ça m’a fait du bien…

Oui, j’ai eu envie de baffer le patron du resto de Neuchâtel où nous étions vendredi soir quand il m’a dit « Et vous êtes étonnée ? » en me rendant mon manteau sans même s’enquérir de si ces attentats auraient pu toucher quelqu’un de ma famille ou un proche (à sa décharge, il n’avait peut-être pas encore pris la mesure de l’événement à 23h00 vendredi soir).

Non, je n’ai pas envie de faire la guerre mais plutôt l’amour.

Oui, j’ai été touchée quand les Suisses que j’ai eu au téléphone ou croisé en cours m’ont adressé des mots gentils et réconfortants, et m’ont parlé d’autre chose aussi. Ça m’a fait du bien.

Oui, je suis dégoûtée, écœurée par la polémique autour du salon Création & Savoir-faire qui ouvre ses portes Porte de Versailles aujourd’hui.

Oui, je me suis même déconnectée d’Instagram alors que c’est une vraie drogue d’habitude.

Non, je ne veux pas en perdre une miette quand même.

Oui, je comprends ces exposants et ces visiteurs qui ne sont plus à la fête et qui ont décidé de ne pas venir.

Non, je ne comprends pas qu’on fasse pression sur les exposants qui ont décidé de ne pas venir pour « tenir leurs engagements » et à leur faire payer des pénalités parce qu’ils ont choisi de ne pas en être.

Oui, cela va être un salon « spécial » et toutes les paillettes brillantes et scintillantes du monde ne pourront le faire oublier.

Oui, je remercie ces exposants présents au salon qui ont posté des messages dignes, pudiques et sincères.

Non, je n’ai pas peur et pourtant…

Oui, je comprends ceux (exposants, participants) qui seront au salon pour se changer les idées, pour des raisons économiques, par passion ou simplement par envie, parce que la vie continue, malgré tout. Comme je comprends ceux qui iront au théâtre, au concert, au match ce soir, demain soir, après demain soir…

Oui, j’ai eu envie de l’ouvrir (encore) en donnant mon avis et en réagissant alors que j’ai aussi envie de me la fermer (beaucoup).

Oui, j’ai le stress comme avant un entretien d’embauche de prendre le train et d’arriver à Paris tout à l’heure.

Non, je ne comprends pas ceux qui attisent la polémique autour du Salon en « hurlant » sur les autres que « la vie continue, bordel » sans respecter la réaction de l’autre.

Oui, je suis toujours aussi naïve de croire que le monde de la couture et du tricot est différent de la vraie vie.

Non, je ne veux pas perdre cette naïveté.

Oui, chacun a la liberté de dire ce qu’il pense même si cela ne me plaît pas, car c’est la démocratie et la liberté dans leur expression la plus concrète et triviale.

Oui, j’ai envie d’y aller (au Salon).

Non, je n’ai pas envie d’y aller (au Salon).

Oui, j’ai trouvé la communication du salon désastreuse et presque indécente ce weekend avec l’utilisation de visuels inappropriés et en constatant qu’ils ne proposaient rien de solidaire pour honorer la mémoire des victimes (au début).

Non, je ne leur en veux pas au fond car dans de telles circonstances, qui ne ferait pas de boulettes ?

Oui, je suis triste quand on me dit « si tu n’y vas pas, c’est qu’ils auront gagné ! » (les terroristes, hein).

Non, je ne crois pas qu’ils auront gagné parce qu’au lieu d’aller à un salon pour acheter de la laine, des tissus et des patrons, j’aurais décidé de faire mon pèlerinage dans Paris pour reprendre contact avec ma ville en bonne compagnie. Ou même de rester chez moi, au chaud, avec mes enfants. Bon, sauf que j’en ai pas, des enfants.

Oui, je comprends ceux qui ont peur et qui préfèrent ne pas venir à Paris en ce moment.

Oui, tout ça me pollue et m’attriste alors qu’on devrait être unis dans de telles circonstances.

Non, je ne veux pas que la polémique s’arrête parce que finalement, c’est aussi ça la liberté et la démocratie : c’est dur, c’est âpre, ça castagne, c’est même moche et ras les pâquerettes, mais c’est là, ça existe et bon sang, qu’est-ce que c’est bon de se savoir dans un pays libre où on se tape dessus à coups de posts maladroits sur les réseaux sociaux et de déclarations grandiloquentes.

Oui, j’ai un mal fou à me concentrer depuis lundi et j’ai l’impression de me débattre dans une mer de semoule au lait.

Oui, j’ai envie de leur envoyer des millions de bombes de créativité, de liberté, de blues, de soutifs, de coeurs en tricot et de paillettes à tous ces connards de Daesh.

Non, je n’arrive pas à coudre, à créer. J’arrive à peine à tricoter mais les gros projets terminés dans ma bulle du week-end, c’est dur de repartir sur autre chose et je ne sais même pas quoi tricoter dans le train tout à l’heure.

Non, je n’ai pas envie de rêver à ma future robe, là maintenant tout de suite.

Peut-être que je suis en burn out ou alors bien trop sensible pour vivre dans ce monde de merde.

Peut-être, j’ai besoin de faire un câlin à ma maman, à mon papa, à mon frère, à ma belle-soeur, à ma petite nièce, à mes amies, à mes copines, à mon cousin, à mes potos.

Peut-être que j’ai besoin d’aller boire une bière en terrasse ou un petit noir au comptoir.

Peut-être que j’irais au Salon finalement. Peut-être pas.

Peut-être qu’il y a de l’espoir. Peut-être pas.

Peut-être ça va nous changer en mieux tout ce merdier. Peut-être pas.

Peut-être que l’envie de créer ou de revenir écrire des futilités sur mes créations ici se repointera. Peut-être pas.

Peut-être en fait je suis juste traversée de sentiments et d’émotions totalement contradictoires, que c’est les montagnes russes émotionnelles, qu’il faut l’accepter, qu’il faut prendre le temps avant de faire le point.

Le temps de vivre, de rire, de respirer, de se blottir dans l’épaule de son mari, de marcher, d’acheter de la laine et des tissus, de rêver à sa future robe, de parler, de pleurer, de profiter… avant de pouvoir repartir.

 

 

 

 

 

 

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18 Commentaires

  • Répondre Grungy Aubépine 14 avril 2016 à 17 h 26 min

    […] & Doe (décidément), à petits carreaux noirs et rouges. Je l’ai acheté au salon CSF (finalement, j’y suis allée…) en novembre […]

  • Répondre Rosepaillettes 24 novembre 2015 à 13 h 07 min

    Je suis moi aussi une ancienne parisienne qui s est exilée il y a une dizaine d années par très loin de toi du côté de la haute Savoie. Je te remercie tout d abord pour ton blog qui est extra, mais aussi pour ton post car tu as mis des mots sur mon état. Je suis perturbée et j ai du mal à en parler autour de moi car les gens n’arrivent pas a comprendre que cela me touche autant alors que je n ai perdu personne. Aujourd’hui grâce à toi je me sens un peu moins isolée. Merci

  • Répondre clairette287 19 novembre 2015 à 18 h 45 min

    Grande lectrice de blog mais très peu commentatrice je tiens à te dire merci pour ce beau message. Il décrit exactement ce que je ressens. Comme toi je suis en deuil alors que je n’ai perdu personne. Comme toi, j’ai peur mais je veux vivre. Comme toi je ris mais mon coeur pleure. Comme toi je ne comprendrai jamais comment un homme peut faire ça à d’autre homme. Comme toi, je me dis que j’aurais pu y être et puis après je trouve ça indécent de raisonner comme ça. Comme toi, je suis surement trop bisounours pour ce monde.
    Je suis en formation pro cette semaine, loin de Paris, je suis rassurée mais j’aimerais pourtant être là bas. Je me surprend malgré tout à être passionnée par ma formation, à rire, à boire, à vivre avec les autres stagiaires parce que la vie doit continuer même si ça fait mal et peur et pour ne pas leur donner raison.

    Pour tout ça, merci Louise , tu m’as permis de mettre des mots sur mon mal être.

  • Répondre Line_atypie 18 novembre 2015 à 20 h 57 min

    J’ai beaucoup apprécié de lire ton texte. J’ai l’impression que tout ça n’est pas réelle. Je ne sais pas si c’est la peur ou une réaction de choc face à la dureté de cette nouvelle réalité. Bien sûre, ici on est quand même dans une sorte de bulle. On se sent encore à l’abris, pour l’instant. Beaucoup de questions se posent et c’est très difficile d’y répondre. Prend bien soin de toi, bises.

  • Répondre Bout d'Aile 18 novembre 2015 à 20 h 12 min

    Oui, des tonnes de paillettes, de soutifs et de coeurs au tricot! Je me joins à ton envoie!!
    Merci pour tes mots…

  • Répondre Marie Poisson 18 novembre 2015 à 19 h 47 min

    C’est tellement vrai, tellement juste, tu as mis les mots qu’il faut sur cette situation tellement difficile….
    Tout à l’heure je suis sortie faire mes courses au supermarché juste à côté de la mairie du 11ème. J’étais à la fois contente que la vie ai repris sont train train quotidien et furieuse que tout soit presque normal en apparence. Parce qu’en vrai ça ne l’est pas, normal.
    Depuis samedi je suis comme ça, tout et son contraire… Depuis lundi je me suis effondrée, mon quartier saigne et moi je pleure. J’ai même appelé un psy tellement j’avais l’impression de sombrer. Elle m’a dit que c’était normal et que je devais faire ce que je ressentais le besoin de faire.
    Alors ce soir je fais des cookies « les meilleurs du monde » pour mes proches, mes voisins, mes copains du quartier. Et puis je sortirais dîner demain. Et enfin, je vais partir quelque jours, respirer, me promener en forêt et bouquiner au coin du feu.
    Et je n’irais pas au salon. Parce que cette communication est détestable, parce que je crois que les forces de police ont autre chose à faire, parce que on doit avoir le choix dans cette situation et on ne doit pas le payer avec des dommages et intérêts.
    Bon, j’arrête là, merci pour tes mots, ils m’ont fait du bien.

  • Répondre ctextiles 18 novembre 2015 à 19 h 28 min

    très bien votre message.
    moi je ne me pose pas la question car je n’y allais pas de toutes façons pour de toutes autres raisons.
    mais si j’avais prévu d’y aller, j’y serai allée quand même…ou pas …
    comme je me rends compte que nous ne sommes plus en sécurité nulle part , autant vivre pleinement ….mais quand même je suis à la trace mes deux aînés qui sont étudiants à paris et en banlieue .
    quelque part c’est facile d’être loin …et c’est pas facile non plus…
    faites comme vous le sentez.
    moi je dois être dans une bulle car je n’ai pas du tout vu cette polémique autour du salon.
    je trouve que c’est bien qu’il ne soit pas annulé mais je comprends ceux qui n’y vont pas, les deux positions se comprennent tout à fait.
    je surveillerai encore plus que d’habitude les reportages des unes et des autres.
    bon voyage
    Marie

  • Répondre Sophie 18 novembre 2015 à 19 h 24 min

    Et bien, on a souvent raison de suivre les conseils de ceux qu’on aime…Tu as formulé, à peu de choses près, l’état dans lequel je suis et ça m’a fait du bien de te lire.

  • Répondre Ariane 18 novembre 2015 à 18 h 04 min

    Merci, c’est exactement ce que j’avais en tête d’écrire en cliquant sur « Comment ».
    Je souris en voyant que je ne suis pas la seule 🙂

  • Répondre MVirginie 18 novembre 2015 à 17 h 55 min

    Merci pour ton poste.
    Je me sens exactement dans le même état d’esprit : je suis triste, j’ai du mal à me concentrer et à penser à autre choses, et pourtant aucun de mes proches n’a été touché.
    Comme toi je ne sais toujours pas si j’ai envie d’aller au salon, ou peut être simplement aller flâner dans Paris, ou bien rester chez moi entourée de mes proches.
    Pas simple …

  • Répondre Pivoine 18 novembre 2015 à 17 h 52 min

    Ton article me touche. On est tous dans un mélange d’émotions et de pensées mélangés, c’est perturbant.

    De mon côté je ne suis pas ce qui se passe sur les réseaux sociaux, je consulte le site du « Monde » et j’écoute France Inter. J’en parle de vive voix autour de moi avec mes proches, mes enfants, mes élèves.
    Je suis allée au rassemblement organisé par le maire de ma commune.

    Courage.

  • Répondre Filomenn 18 novembre 2015 à 17 h 31 min

    c’est superbe ce que tu as réussi à écrire, tous ces mots que je n’ai pas su définir et pourtant… pourtant…

  • Répondre aniline 18 novembre 2015 à 17 h 00 min

    Merci…tout est dit.

  • Répondre La muse au placard 18 novembre 2015 à 16 h 39 min

    Bonjour Louise, d’habitude je passe et j’admire sans laisser de message… Mais aujourd’hui, je voulais te remercier pour cet article et pour la justesse dont tu fais preuve. L’exemple du salon est assez emblématique : chacun fait son deuil à sa manière. Il me semble important de ne pas juger et de respecter les choix de chacun.

  • Répondre Mon Roy'Home 18 novembre 2015 à 15 h 26 min

    Merci…merci…merci….tout simplement merci ! C’est exactement ce que j’aurais voulu dire…

  • Répondre Mélie la varoise 18 novembre 2015 à 15 h 15 min

    merci pour ce bel article, si touchant et sincère….
    Amelie

  • Répondre Nadia 18 novembre 2015 à 15 h 02 min

    Tes mots me parlent, si tu savais ! le « oui, non, peut-être » c’est exactement ce qui me traverse depuis vendredi dernier… Tu vois ce matin je me suis levée en me disant « c’est décidé, je vais au salon », j’étais soulagé et contente d’avoir finalement réussi à faire un choix.
    Et puis j’ai allumé la télé. Et depuis je ne sais plus.
    A midi, à table j’ai demandé aux enfants ce qu’ils en pensent. Mon fils me dit, très désinvolte, comme s’il disait une évidente banalité : « si tu as envie de mourir, vas-y ». J’en suis restée bouche bée. Mon fils de 9 ans pense que je risque de mourir en allant tricoter à Paris. C’est ça, notre monde d’aujourd’hui ??
    Donc là je me dis non, je ne peux pas faire ça, je vais rester à la maison.
    Sauf qu’entretemps je vois les photos sur IG, et que bien sûr ça me fait envie.
    Et là tu l’as deviné, le « oui, non, peut-être » recommence à nouveau.
    Pff…

  • Répondre La Couture Rose 18 novembre 2015 à 15 h 00 min

    Joli texte. Fais comme tu le sens ma belle ! Tu es libre !!!

    Je trouve que c’est un peu moche quand même de critiquer un camp ou un autre, de dire les terroristes ont gagné, nous on a décider de vivre (supposer les autres non),…

    Allez, on n’est pas dans notre zone de confort, des choses pas normales se passent alors les gens oublient de réagir normalement aussi, on va dire ça comme ça !

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